La Suisse doit rester là où la valeur se crée. Et éviter de devenir la Chine d’hier.

La Suisse doit rester là où la valeur se crée. Et éviter de devenir la Chine d’hier.

Ce matin, je voyais sur un étal un tripack de trois boîtes de conserve à 4 francs. Une action, disait l’étiquette. Une bonne affaire pour le consommateur. Mais, au fond, qui perd de l’argent dans cette histoire ? Toujours celui qui se trouve au bout de la chaîne.

Il faut produire la boîte en fer-blanc, l’imprimer, l’étiqueter, la conditionner, la transporter sur des milliers de kilomètres, financer le marketing, le stockage, la distribution. Et pourtant, à ce stade, il n’y a toujours rien dedans. Il faut encore cultiver la tomate, la récolter, la transformer, la mettre en conserve. Une pensée, surtout, pour celui qui produit la matière première. Lui ne peut pas attendre. Sa récolte est périssable. Son pouvoir de négociation est faible. Si l’acheteur dispose de dix producteurs prêts à vendre, le prix n’est plus fixé par la valeur du travail, mais par l’abondance de l’offre. Celui qui est au bout de la chaîne finit toujours par s’écraser.

Cette image dépasse largement l’agriculture. Elle doit éclairer notre chemin… et surtout celui que nous ne voulons pas parcourir.

La compétitivité ne consiste pas seulement à produire mieux ou moins cher. Elle consiste d’abord à occuper une position dans la chaîne de valeur où l’on est difficile à remplacer. Plus vous êtes interchangeable, plus votre destin est entre les mains des autres. Plus vous êtes unique, plus vous retrouvez une capacité de négociation. Dans un monde où tout s’accélère, le véritable pouvoir ne vient plus de la production, mais de la rareté. 

On entend souvent que la Suisse doit défendre son industrie. C’est vrai. Mais encore faut-il savoir quelle industrie. Être un simple sous-traitant, même extrêmement performant, n’est plus une stratégie suffisante. Lorsque plusieurs entreprises maîtrisent la même technologie, fabriquent la même pièce ou développent le même composant, elles entrent dans une compétition dont l’unique variable devient progressivement le prix. Et lorsque le prix devient le seul critère, quelqu’un finit toujours par accepter une marge plus faible que les autres.

La technologie offre une illusion de protection. Contrairement aux tomates, elle ne pourrit pas dans un entrepôt. On peut différer une livraison, conserver un brevet, attendre un marché plus favorable. Mais cette sécurité est de courte durée. Les technologies se diffusent, les connaissances circulent, les concurrents apprennent vite. Ce qui était exceptionnel hier devient rapidement un standard. Le stockage n’arrête pas le temps. Il laisse simplement aux autres le temps de vous rattraper.

La Suisse doit méditer cette réalité avec lucidité. Notre avenir ne réside pas dans les segments où des dizaines d’acteurs peuvent nous remplacer. Il réside dans les positions stratégiques de la chaîne de valeur : là où se conçoivent les architectures, où se définissent les standards, où se maîtrisent les plateformes, où se détiennent les données, où s’organisent les écosystèmes, où se créent les marques et où se développe la propriété intellectuelle. Ce sont ces positions qui permettent de fixer les règles du jeu plutôt que de les subir.

L’histoire économique montre que la valeur migre toujours vers ceux qui contrôlent la relation avec le client, l’innovation ou les infrastructures essentielles. Les autres deviennent progressivement des fournisseurs parmi d’autres. Ils travaillent souvent davantage, investissent énormément, mais captent une part toujours plus faible de la valeur créée. C’est probablement le plus grand défi de notre compétitivité. Ne pas seulement rester excellents. Rester indispensables. Car le risque n’est pas de devenir moins innovants. Le risque est de devenir interchangeables. Et lorsqu’un pays devient interchangeable, il découvre à son tour ce que tant d’autres ont vécu avant lui : il ne fixe plus les prix, il les subit. Il ne choisit plus les conditions, il les accepte. Il ne construit plus son destin, il négocie sa survie.

La Suisse ne peut pas se permettre de devenir le fournisseur que l’on met systématiquement en concurrence. Elle doit être le partenaire que l’on ne peut remplacer. Sinon, nous deviendrons la Chine d’hier: celle qui fabriquait toujours mieux, toujours plus vite, toujours moins cher… jusqu’au jour où quelqu’un d’autre a accepté de le faire encore moins cher.

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