Lorsque j’ai accédé à la présidence de l’Académie suisse des sciences techniques (SATW), le premier acte symbolique qu’avec le comité, j’ai souhaité poser fut de modifier notre slogan. Nous sommes passés de “It is all about technology” à “Technology for Society”. Ce changement n’était pas cosmétique ; il traduisait une conviction profonde : la technologie n’est jamais bonne ou mauvaise en elle-même. Elle est une capacité, une extension de l’intelligence humaine, un outil qui amplifie nos possibilités. Ce qui doit être interrogé, ce n’est pas la technologie en tant que telle, mais l’usage que nous en faisons et la vision de l’homme qui guide son développement.
L’histoire montre d’ailleurs qu’il est pratiquement impossible d’interdire durablement une technologie dès lors qu’elle devient scientifiquement et industriellement possible. La Suisse elle-même en a fait l’expérience lors des grands débats sur le génie génétique dans les années 1990. Malgré les peurs, les interrogations éthiques et les votations populaires, il est progressivement apparu qu’il ne s’agissait pas de refuser la science, mais d’en encadrer les usages, d’en définir les limites et les responsabilités. Il en ira je l’espère de même demain avec l’énergie nucléaire en faisant lever l’interdiction constitutionnelle de considérer le nucléaire au même titre que toute forme de production respectueuse de l’environnement et ainsi d’élargir les options énergétiques. Dans un monde confronté aux défis climatiques, énergétiques et géopolitiques, nous devrons sans doute reconnaître que le véritable enjeu n’est pas d’interdire une technologie, mais de savoir dans quelles conditions elle peut être utilisée de manière responsable, maîtrisée et compatible avec nos valeurs.
C’est précisément ce déplacement du débat qui devient essentiel à l’heure de l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extraordinaire. Elle constitue probablement l’une des plus grandes avancées intellectuelles. Elle peut augmenter nos capacités d’analyse, démocratiser l’accès à la connaissance, accélérer la recherche scientifique, aider les médecins à détecter plus précocement certaines maladies ou assister des personnes fragiles dans leur quotidien. Le danger principal n’est donc pas l’existence de l’intelligence artificielle elle-même, mais son utilisation irréfléchie, ou pire encore, l’effet qu’elle pourrait produire sur notre propre humanité.
Le pape François l’a exprimé avec une remarquable lucidité : « Nous assistons à une éclipse de notre conception de l’humanité, comme en témoigne l’utilisation effrénée de la technologie au détriment de la dignité humaine. (…) Le défi auquel nous sommes confrontés n’est pas technologique, mais anthropologique. » Cette phrase est fondamentale car elle nous rappelle que le risque majeur n’est pas que les machines deviennent intelligentes, mais que les humains renoncent progressivement à exercer leur propre intelligence. Le confort de l’automatisation peut facilement conduire à une forme de paresse cognitive où nous déléguons peu à peu notre capacité de réflexion, d’analyse critique, de doute ou même de jugement moral.
Je me trouve d’ailleurs aujourd’hui en Grèce, ce berceau de notre civilisation où des penseurs comme Socrate, Platon ou Aristote ont profondément façonné notre vision de l’homme, de la connaissance, de l’éthique et du rapport au monde. Il est frappant de constater que, plusieurs millénaires plus tard, les questions fondamentales restent finalement les mêmes : qu’est-ce qu’une vie humaine accomplie ? Quelle place donner à la technique ? Comment préserver notre liberté intérieure face aux puissances que nous créons nous-mêmes ? La technologie change, mais les interrogations essentielles sur notre humanité demeurent.
Or l’intelligence humaine ne se résume ni à la rapidité de calcul ni à la capacité de produire des réponses. Elle réside aussi dans l’incertitude, l’intuition, l’expérience vécue, le discernement, la confrontation des idées et la responsabilité. Une société technologiquement très avancée mais intellectuellement passive pourrait devenir extraordinairement performante tout en étant profondément vulnérable. Le véritable défi de notre époque n’est donc pas simplement de développer des technologies toujours plus puissantes, mais de préserver ce qui fait la singularité humaine à travers elles. Nous devons apprendre à concevoir des outils qui augmentent l’homme sans l’atrophier, qui renforcent son autonomie plutôt qu’ils ne remplacent sa pensée, qui servent la dignité humaine au lieu de la réduire à des données, des comportements ou des performances optimisables.
Au fond, la question décisive n’est peut-être plus : « Que pouvons-nous faire technologiquement ? » mais plutôt : « Quel type d’humanité voulons-nous devenir grâce à ces technologies ? » Car le progrès ne se mesure pas uniquement à la sophistication des machines que nous créons, mais à notre capacité à rester pleinement humains dans le monde qu’elles façonnent.


