La Suisse est une énigme. Un petit pays, sans ressources naturelles majeures, mais qui, année après année, figure parmi les plus innovants du monde. Nous formons d’excellents ingénieurs, des scientifiques de premier plan, des entrepreneurs créatifs. Nos écoles attirent les meilleurs étudiants, nos hautes écoles les meilleurs chercheurs. Cette excellence n’est pas le fruit du hasard : elle est le résultat d’une culture de la précision, de l’ouverture et de la confiance.
C’est précisément cette excellence qui attire les géants mondiaux. IBM a installé dès les années 1950 son grand laboratoire de recherche à Rüschlikon, où plusieurs prix Nobel ont été associés à des découvertes majeures. Plus récemment, Google a fait de Zurich son plus grand centre de développement hors des États-Unis. Disney Research y a également choisi la Suisse pour développer certaines des technologies qui transforment aujourd’hui l’animation, la robotique et les effets visuels. Meta, Apple, Microsoft, NVIDIA, Qualcomm, Sony AI ou encore Huawei renforcent eux aussi leurs équipes de recherche en Suisse, convaincus que le talent s’y trouve.
Nous devrions nous en réjouir. Et pourtant, une question me revient régulièrement.
À qui appartient réellement cette innovation ?
Les idées naissent en Suisse. Les brevets sont parfois déposés ailleurs. Les plateformes sont développées ici, mais la création de valeur, les marchés, les sièges décisionnels et les bénéfices sont souvent situés à des milliers de kilomètres. Nous exportons moins des produits que des cerveaux.
Disney Research illustre parfaitement cette ambiguïté. Le laboratoire suisse s’est construit autour d’une personnalité scientifique exceptionnelle, Markus Gross. Son rayonnement a attiré les talents, les projets et les investissements. Mais si, demain, cette personnalité disparaît de l’équation, le laboratoire restera-t-il ? L’histoire montre que ces centres suivent souvent les talents… autant qu’ils suivent les stratégies des maisons mères.
Nous avons déjà connu ce scénario. Le centre de recherche de GlaxoWellcome à Genève a fermé à la suite des restructurations internationales, alors même que la qualité scientifique n’était pas remise en cause. À l’inverse, l’histoire de Serono montre qu’un acteur né en Suisse peut créer durablement de la valeur, des emplois qualifiés et un véritable écosystème, avant d’être lui-même absorbé dans une logique mondiale. La science est restée ; les centres de décision, eux, ont changé de géographie.
Il ne s’agit pas d’opposer les entreprises étrangères aux entreprises suisses. Leur présence est une chance. Elles irriguent notre écosystème, offrent des opportunités extraordinaires et nous connectent aux plus grands réseaux mondiaux de l’innovation. Le problème est ailleurs.
Sommes-nous devenus si performants pour former les talents que nous avons oublié de bâtir les champions qui les emploieront durablement ?
La souveraineté ne consiste plus seulement à posséder des usines ou des matières premières. Elle consiste à maîtriser les technologies, les données, les plateformes, la propriété intellectuelle et les décisions stratégiques qui détermineront notre avenir. Si la recherche est suisse mais que les décisions ne le sont plus, pouvons-nous encore parler d’une innovation suisse ?
Peut-être que le véritable défi des vingt prochaines années n’est plus de produire davantage d’innovation. La Suisse sait déjà le faire remarquablement bien. Le défi est de transformer davantage de cette intelligence en entreprises suisses d’envergure mondiale, capables de conserver ici les centres de décision, la propriété intellectuelle, la création de valeur et les emplois de demain.
C’est précisément la réflexion qui a conduit à la création d’Asinov. Car le défi n’est pas seulement de comprendre les technologies qui arrivent, l’intelligence artificielle, la robotique humanoïde, les systèmes autonomes, mais de donner aux dirigeants, aux entrepreneurs et aux ingénieurs les moyens d’en faire les fondations des futurs champions suisses. Former des talents est indispensable. Leur donner l’ambition et les outils pour construire, ici, les entreprises qui compteront demain est sans doute encore plus essentiel.
La Suisse n’a pas vocation à être le meilleur laboratoire du monde. Elle a vocation à être le pays où naissent, grandissent et restent les leaders technologiques de demain. C’est cette ambition qui doit désormais nous guider.


