Il existe un paradoxe dont nous parlons finalement assez peu : le succès finit parfois par devenir un handicap.
Les économies les plus développées sont celles qui ont réussi. Elles ont construit leurs infrastructures, formé leur population, développé leurs institutions, organisé leurs systèmes sociaux, sécurisé leurs marchés et élevé progressivement leurs standards. Elles sont devenues ce que les économistes appellent des économies avancées et ce que les entreprises décrivent volontiers comme des mature markets.
La Suisse en est probablement l’un des meilleurs exemples. Tout fonctionne. Peut-être même un peu trop bien. Car la maturité possède son revers. Lorsque les infrastructures existent déjà, on les améliore plutôt qu’on ne les invente. Lorsque les marchés sont équipés, on remplace plutôt qu’on ne construit. Lorsque les règles sont nombreuses, on optimise plutôt qu’on expérimente. Et lorsque le niveau de vie est élevé, la société devient naturellement plus attentive à ce qu’elle pourrait perdre qu’à ce qu’elle pourrait gagner.
La maturité transforme progressivement la logique du développement : on passe de la conquête à la préservation, de la construction à l’optimisation, de l’audace à la gestion du risque.
Ce n’est pas une critique. C’est presque une loi naturelle des sociétés prospères. Mais elle pose une question fondamentale à la Suisse : où trouverons-nous demain l’énergie qui nous empêchera de confondre stabilité et immobilité ?
La Chine, ou ce que signifie changer d’échelle
C’est précisément pour cette raison que je reviens toujours frappé de Chine. Non parce que tout y serait meilleur. Certainement pas. Non plus parce que le modèle chinois serait transposable à la Suisse. Il ne l’est pas et ne doit pas l’être. Mais parce qu’on y ressent physiquement quelque chose que nos économies matures ont progressivement perdu : la sensation que demain peut être radicalement différent d’aujourd’hui.
Quelques chiffres donnent la mesure du phénomène. En un quart de siècle, l’espérance de vie chinoise est passée d’environ 71 à près de 79 ans. Des centaines de millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté. Le pays compte aujourd’hui plus d’un milliard d’internautes. Ses réseaux autoroutiers et métropolitains, ses capacités industrielles, robotiques et énergétiques ont changé d’ordre de grandeur.
Les chiffres deviennent tellement grands qu’ils finissent par devenir abstraits. Mais ce qui m’intéresse ici n’est pas la performance chinoise en elle-même. C’est ce qu’une telle échelle produit sur une société, ses ingénieurs, ses entrepreneurs et ses entreprises.
L’échelle change la manière de penser.
Lorsqu’un nouveau service peut toucher cent millions de personnes, on ne conçoit plus de la même manière. Lorsqu’une technologie peut être déployée dans des dizaines de villes simultanément, l’expérimentation change de nature. Lorsque les infrastructures se construisent pendant que les usages apparaissent, innovation et marché progressent ensemble.
La Chine n’est plus vraiment un emerging market au sens intuitif que nous donnions à ce terme il y a vingt ans. Elle est entrée dans une situation plus intéressante encore : celle d’une économie qui a atteint une immense capacité industrielle et technologique tout en conservant, dans de nombreux domaines, une dynamique de transformation caractéristique des économies émergentes.
J’aime l’idée de parler de post-emerging economy. Une économie qui a émergé, mais qui n’a pas cessé d’émerger.
Le danger de la maturité n’est pas la lenteur. C’est l’habitude.
En Suisse, notre problème est presque inverse. Nous disposons de certaines des meilleures universités du monde, d’entreprises remarquables, d’un système de formation performant, d’une capacité scientifique exceptionnelle et d’institutions solides. Mais nous travaillons dans un marché de neuf millions d’habitants, largement équipé et fortement réglementé.
Notre marché domestique ne pourra jamais fournir à nos entreprises la vitesse, l’échelle et parfois même la brutalité de l’apprentissage que procurent certains grands marchés internationaux. Et c’est précisément pourquoi l’internationalisation ne doit plus seulement être considérée comme une stratégie commerciale. Elle doit devenir une stratégie d’apprentissage.
Pendant longtemps, nous avons pensé nos relations internationales principalement comme un moyen d’exporter ce que nous savions faire. Demain, elles devront tout autant nous permettre d’importer ce que nous ne savons plus expérimenter chez nous : la vitesse, l’échelle, les nouveaux usages, de nouvelles formes de concurrence et surtout d’autres manières de penser.
La relation entre la Suisse et la Chine devient alors beaucoup plus intéressante. La Suisse apporte la profondeur scientifique, la précision, la qualité, la confiance, la capacité à travailler sur des technologies complexes et une culture industrielle construite sur le temps long.
La Chine apporte l’échelle, la vitesse de déploiement, des chaînes industrielles extrêmement denses et surtout un gigantesque terrain d’expérimentation.
Il ne s’agit donc plus simplement de vendre des produits suisses en Chine ou d’acheter des produits chinois en Suisse. Il s’agit de mettre deux dynamiques différentes en tension pour qu’elles se renforcent mutuellement.
Petit marché, grand marché de référence
Mais réduire la Suisse à un petit marché mature serait une erreur. Car sa faiblesse quantitative cache une force qualitative considérable : la Suisse est un marché de référence. Ce qui y est accepté, utilisé, prescrit, acheté ou adopté possède souvent une valeur qui dépasse largement les neuf millions de consommateurs qui composent son marché.
Pourquoi ? Parce que la Suisse concentre dans un espace extraordinairement réduit des utilisateurs exigeants, des institutions reconnues, des universités de premier plan, des hôpitaux de référence, des industries globales, des autorités réglementaires crédibles et un pouvoir d’achat élevé.
Pour une nouvelle technologie, réussir en Suisse ne signifie donc pas seulement avoir trouvé quelques clients. Cela signifie avoir été confronté à l’exigence. C’est particulièrement vrai dans les domaines où la confiance, la qualité et la preuve comptent : santé, medtech, pharma, machines, robotique, alimentation, technologies environnementales, ingénierie de précision ou services financiers.
La Suisse peut ainsi jouer un rôle disproportionné par rapport à sa taille : celui d’un marché où l’on valide avant de déployer ailleurs. Et c’est ici que la complémentarité avec les marchés dynamiques devient particulièrement intéressante.
La Chine peut offrir l’échelle. La Suisse peut offrir la référence. L’une permet d’apprendre vite par le nombre ; l’autre permet d’apprendre profondément par l’exigence. L’une confronte une innovation à des millions d’utilisateurs ; l’autre peut lui apporter la crédibilité nécessaire pour conquérir d’autres marchés. Ce ne sont pas deux modèles qui s’opposent. Ce sont deux fonctions qui peuvent se compléter. On pourrait même imaginer une nouvelle logique industrielle : inventer ensemble, expérimenter là où le mouvement est le plus rapide, valider là où l’exigence est la plus forte, puis déployer mondialement.
Dans cette perspective, la petitesse de la Suisse cesse d’être uniquement une contrainte. Elle peut devenir un avantage. Un pays de neuf millions d’habitants peut être suffisamment petit pour connecter rapidement les acteurs d’un écosystème, suffisamment sophistiqué pour tester les technologies les plus avancées et suffisamment reconnu pour que la validation obtenue chez lui ait une valeur internationale.
La Suisse ne sera jamais un marché d’échelle. Elle peut en revanche rester l’un des marchés de référence du monde. À condition de ne pas se refermer sur lui-même.
Nous avons besoin de frottement
Une économie mature laissée seule avec elle-même risque progressivement de perfectionner ce qu’elle sait déjà faire. Une économie dynamique la confronte à ce qu’elle ne sait pas encore faire. C’est ce frottement que nous devons rechercher.
Avec la Chine, mais pas uniquement. Avec l’Inde, l’Asie du Sud-Est, certains pays du Golfe, l’Afrique et partout où apparaissent de nouveaux usages, de nouvelles infrastructures et de nouvelles générations d’entrepreneurs. Nos étudiants doivent y aller. Nos ingénieurs doivent y travailler. Nos startups doivent y tester leurs technologies. Nos chercheurs doivent y confronter leurs idées. Nos entreprises doivent y observer ce qui se construit avant que cela n’arrive chez nous.
Et, réciproquement, nous devons attirer leurs entrepreneurs, leurs scientifiques et leurs industriels en Suisse. Pas simplement pour créer des relations internationales. Pour provoquer des collisions. Et surtout pour construire des boucles entre des marchés qui possèdent des qualités différentes : la vitesse ailleurs, l’exigence ici ; l’échelle ailleurs, la référence ici. Car l’innovation naît rarement de la proximité de ceux qui pensent de la même manière. Elle naît souvent du contact entre des mondes qui n’ont ni la même histoire, ni les mêmes contraintes, ni la même vitesse.
La Suisse n’a pas à devenir la Chine
Ce serait évidemment absurde. Notre taille, notre démocratie, notre culture, notre rapport au territoire, notre économie et notre histoire sont différents. Notre force réside précisément ailleurs. Mais nous devons comprendre quelque chose de fondamental : nous ne pouvons pas demander à un marché mature de produire seul toute l’énergie nécessaire à son propre renouvellement.
Il faut aller chercher cette énergie là où le monde bouge. Puis la ramener. La confronter à nos exigences. La valider. La transformer. Et parfois la renvoyer dans le monde, plus robuste et plus crédible qu’elle ne l’était en arrivant. C’est peut-être cela, finalement, la prochaine étape de l’internationalisation de la Suisse.
Pendant deux siècles, nous sommes allés dans le monde pour y chercher des marchés. Au XXIe siècle, nous devrons aussi y chercher du mouvement. Et parallèlement, faire de la Suisse ce qu’elle peut être de mieux : non pas le plus grand des marchés, mais celui où le monde vient éprouver ce qu’il souhaite ensuite déployer ailleurs. Car pour une petite économie arrivée à maturité, le plus grand risque n’est peut-être pas d’être dépassée. C’est de ne plus sentir suffisamment vite que le monde autour d’elle est en train de changer.



