Editorial : Nous avons besoin de toutes les forces vives

Editorial : Nous avons besoin de toutes les forces vives

Il y a quelque chose d’étrange dans notre rapport contemporain à l’exigence. Nous admirons chez les sportifs ce que nous hésitons parfois à valoriser dans le travail : la discipline, l’effort, la répétition, l’ambition, le goût du dépassement, l’acceptation de l’échec et la capacité à recommencer. Sur un terrain, nous appelons cela du courage. Dans une entreprise, une université ou une institution, les mêmes mots deviennent parfois suspects, comme s’ils cachaient nécessairement une forme de brutalité ou d’injustice.

Pourtant, rien de sérieux ne se construit sans exigence. Rien de durable ne se bâtit sans ténacité. Aucune recherche ne franchit les obstacles sans obstination, aucune entreprise ne traverse les crises sans endurance, aucune institution ne se transforme sans volonté. Nous savons parfaitement applaudir l’effort lorsque le résultat est visible et spectaculaire. Nous l’acceptons moins volontiers lorsqu’il prend la forme plus silencieuse du travail quotidien, des heures accumulées, des expériences qui échouent, des corrections successives, de cette précision répétée jusqu’à devenir maîtrise.

Il ne s’agit évidemment pas de glorifier la souffrance ni de réhabiliter des modèles dépassés. L’exigence n’est pas la violence. L’effort n’est pas l’épuisement. L’ambition n’est pas l’arrogance. Mais une société qui ne sait plus distinguer ces notions finit par se priver de ce dont elle a précisément besoin pour avancer. Car nous avons besoin de toutes les forces vives. Des chercheurs et des ingénieurs, des entrepreneurs et des techniciens, de celles et ceux qui imaginent comme de celles et ceux qui réalisent, des jeunes qui commencent comme de ceux qui transmettent. Et lorsque l’on dit toutes, il faut réellement entendre toutes.

C’est aussi pour cela que l’initiative For Women in Science me paraît si importante. Sa devise est d’une simplicité presque désarmante : “The world needs science. Science needs women.” Elle dit quelque chose de fondamental. Dans un monde où les compétences scientifiques et technologiques deviennent l’une des ressources les plus stratégiques des nations, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser une partie des talents à la marge, de perdre des vocations en route ou de voir des carrières freinées pour de mauvaises raisons.

Promouvoir les femmes dans les sciences n’est donc pas seulement une question d’équité. C’est aussi une question de capacité collective. Lorsque les défis deviennent plus complexes, lorsque la compétition technologique s’accélère et lorsque les compétences deviennent rares, se priver d’une partie de l’intelligence disponible n’est pas seulement injuste : c’est irrationnel.

Soutenir davantage de femmes dans les sciences c’est également saluer l’exigence qu’elles se sont imposées…. et par là permettre à davantage de talents de pouvoir s’y confronter, de leur donner les conditions pour développer leur potentiel, prendre des risques, poursuivre une recherche difficile et viser haut. L’égalité des chances n’a de sens que si elle ouvre réellement l’accès à l’excellence.

Le 21 octobre prochain à Zurich, la Commission suisse pour l’UNESCO, L’Oréal et la SATW distingueront quatre jeunes scientifiques travaillant dans des institutions de recherche suisses. Chacune recevra un soutien de CHF 25’000 pour poursuivre ses travaux. Au-delà des prix, c’est le message qui importe : nous avons besoin de leur science, de leur ambition, de leur énergie et de leur ténacité.

Le parallèle avec le sport n’est finalement pas si lointain. Nous admirons l’athlète qui travaille pendant des années pour gagner quelques centièmes. Nous acceptons qu’il tombe, recommence, se corrige, augmente son niveau d’exigence. Pourquoi aurions-nous plus de difficulté à reconnaître les mêmes qualités chez une chercheuse qui consacre des années à résoudre un problème dont personne ne connaît encore la réponse ?

Les défis qui nous attendent ne se résoudront pas par quelques décisions prises au sommet. La transformation énergétique, l’intelligence artificielle, la santé, la transition industrielle, la souveraineté technologique ou la compétitivité exigent une mobilisation beaucoup plus large. Nous avons besoin de celles et ceux qui savent, de celles et ceux qui apprennent, de celles et ceux qui entreprennent et de celles et ceux qui persévèrent. Nous sommes parfois devenus extraordinairement exigeants envers les systèmes et beaucoup moins envers nous-mêmes. Nous voulons des universités excellentes, des entreprises performantes, une recherche de pointe, des technologies souveraines et une économie compétitive. Tout cela repose pourtant sur des femmes et des hommes auxquels il faut aussi reconnaître le droit d’être ambitieux, exigeants et engagés.

Alors oui, le monde a besoin de science. Et la science a besoin des femmes.

Plus largement encore, nous avons besoin de toutes nos forces vives.

Et cela demandera de l’ambition, du courage et beaucoup de ténacité.

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