Editorial : Formation: la valeur des chemins différents

Editorial : Formation: la valeur des chemins différents

Je suis souvent surpris par le besoin qu’ont certaines personnes ayant suivi des parcours de formation nouveaux, parallèles ou alternatifs de justifier leur choix en dénigrant les voies dites « traditionnelles ». Comme si, pour donner de la valeur à une école nouvelle, il fallait nécessairement qualifier les autres d’écoles de grand-papa, sclérosées, incapables de comprendre un monde qui change. Cette opposition me paraît aussi inutile que pauvre. Une formation de base solide reste essentielle. Elle ouvre les yeux, donne des repères, construit un langage, permet d’intégrer ensuite de nouvelles connaissances et, surtout, de comprendre les enjeux auxquels on sera confronté. Certains acquerront cette capacité autrement, bien sûr. D’autres ne l’acquerront jamais, quel que soit le diplôme obtenu. Mais cela ne retire rien à la valeur d’une formation exigeante et structurante.

Cela ne signifie évidemment pas que les institutions historiques doivent rester figées. Elles doivent évoluer avec leur temps, adapter leurs contenus, leurs méthodes, leurs interfaces avec le monde professionnel et répondre à des besoins qui changent. Mais elles doivent aussi rester exigeantes. Lorsque vous entrez dans une école polytechnique ou une faculté de médecine, vous savez que vous allez devoir travailler dur. On attendra beaucoup de vous, mais on vous donnera aussi énormément. Cette exigence n’est pas un défaut du système ; elle en est une composante essentielle. Une institution exigeante demande à l’étudiant d’être lui-même exigeant envers lui-même. Et cette discipline, cette capacité à apprendre, à raisonner et à remettre son travail sur le métier font partie de ce que l’on emporte bien après avoir oublié une grande partie du contenu des cours.

Dans un autre registre, la Fondation Inartis a accompagné la naissance et le développement de l’École 42. Son modèle est radicalement différent. Son ambition aussi. Pour certains, elle constituera une formation initiale ; pour d’autres, un complément, une reconversion ou un approfondissement. Je ne peux que saluer et soutenir cette démarche. Mais je me garderais bien de chercher à la placer au-dessus ou au-dessous d’une autre institution. J’avais d’ailleurs été très déçu, lors de son inauguration, par le refus d’un ancien président de haute école d’y participer au motif que l’on ne pouvait comparer 42 à son institution. Précisément : on ne devait pas les comparer. Toute la richesse de 42 était ailleurs, dans sa complémentarité, dans sa manière différente d’apprendre et dans les profils différents qu’elle pouvait révéler. La condescendance d’une institution historique à l’égard d’un nouveau modèle me paraît donc aussi déplacée que le discours inverse consistant, pour certains étudiants de ces nouvelles écoles, à construire leur identité contre les hautes écoles classiques.

Nous sommes différents par nos parcours, notre maturité au moment où nous faisons nos choix, nos compétences, nos aspirations, nos contraintes et parfois simplement par les rencontres qui ont jalonné notre chemin. La véritable richesse d’un système de formation n’est donc pas de désigner une voie supérieure aux autres, mais d’offrir de la diversité et, surtout, des passerelles entre institutions, entre formations et entre moments de vie. Une formation professionnalisante n’est pas une formation de base, pas davantage qu’une formation académique ne prépare à elle seule à tous les gestes d’un métier. Elles répondent à des fonctions différentes. C’est précisément pour cela qu’elles ont besoin les unes des autres.

Au fond, la finalité de la formation devrait être beaucoup plus simple : donner à chacun le bagage nécessaire pour devenir très bon dans ce qu’il fait, y trouver sa place et, si possible, y être heureux. Nous avons besoin d’excellents médecins, ingénieurs, développeurs, techniciens, artisans, chercheurs, entrepreneurs, infirmiers ou designers. Le but n’est pas d’être moyen dans un domaine auquel on ne correspond pas, mais d’exceller dans celui où nos capacités et nos aspirations peuvent pleinement s’exprimer. C’est pourquoi je me méfie lorsque de nouvelles écoles se présentent comme des « alternatives » aux anciennes. Ce faisant, elles réduisent parfois elles-mêmes leur propre singularité. Elles n’ont pas besoin d’exister contre quelqu’un. Elles ont simplement besoin d’être excellentes dans ce qu’elles apportent de différent.

Et puis, il faut remettre le diplôme à sa juste place. Il est souvent une clé d’entrée. Il ouvre une porte, crédibilise un socle de compétences, permet parfois simplement d’accéder à un entretien. Mais une fois la porte franchie, ce sont notre personnalité, notre capacité à apprendre, notre jugement, notre engagement et nos compétences réelles qui font la différence. La clé est importante. Ce qu’elle résume est peu de chose par rapport à ce que nous sommes.

…et là se trouve ce qu’un système de formation mature devrait chercher à produire : non pas des diplômés convaincus que leur chemin était le seul valable, mais des personnes suffisamment formées pour comprendre la valeur des chemins qu’elles n’ont pas empruntés.

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