On entend souvent l’expression « Think globally, act locally ». Elle invite à garder une conscience du monde tout en agissant concrètement là où nous sommes. Pourtant, à mesure que les défis deviennent plus complexes, j’ai le sentiment qu’une autre formule s’impose : « Act locally, build globally ». Car le monde de demain ne se construira ni dans l’abstraction des grands discours, ni dans l’illusion qu’un pays, une institution ou une entreprise puisse réussir seul. Il se bâtira dans la capacité des acteurs locaux à se connecter entre eux, à partager leurs forces, à reconnaître leurs différences et à transformer celles-ci en complémentarités.
La Suisse a toujours excellé dans cet exercice. Petite par sa taille, elle n’a jamais eu d’autre choix que de regarder au-delà de ses frontières. Son succès repose moins sur ses ressources naturelles que sur sa capacité à attirer les talents, à créer des liens et à devenir un lieu de rencontre entre des cultures, des savoirs et des ambitions différentes.
Ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion de participer à deux initiatives qui illustrent parfaitement cette réalité. La première s’est déroulée en Grèce, avec la création du Swiss-Greek Innovation Board, porté par le Centre national de recherche Demokritos et l’Ambassade de Suisse. Au-delà des institutions représentées, ce qui frappait était la volonté commune de construire un espace de confiance entre deux écosystèmes qui possèdent chacun des atouts remarquables. D’un côté, la Suisse avec son excellence scientifique, sa stabilité et sa capacité de transformation. De l’autre, la Grèce avec sa créativité, son ouverture sur les Balkans, la Méditerranée et le Moyen-Orient, ainsi qu’une nouvelle génération d’entrepreneurs particulièrement dynamique. Aucun des deux partenaires ne cherche à dominer l’autre. Chacun apporte ce qu’il a de meilleur et reçoit en retour ce qui lui manque.
La seconde expérience fut l’accueil en Suisse du ministre chinois de l’Éducation et d’une importante délégation universitaire. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, certains pourraient être tentés de considérer la coopération académique comme secondaire. Je crois exactement l’inverse. Les universités, les chercheurs et les innovateurs constituent aujourd’hui l’un des derniers espaces où le dialogue demeure possible lorsque les relations politiques deviennent plus difficiles. La science possède cette capacité unique de créer un langage commun là où les idéologies séparent.
Ce qui m’a frappé dans ces deux rencontres est qu’elles reposaient sur le même principe. Ni la Grèce ni la Chine ne cherchent à devenir la Suisse. Et la Suisse n’a aucune vocation à reproduire les modèles grecs ou chinois. La valeur naît précisément de cette diversité. L’innovation ne résulte pas de l’uniformité mais de la rencontre entre des histoires, des compétences et des perspectives différentes.
Nous vivons dans une époque paradoxale. Les technologies nous connectent instantanément à l’échelle planétaire alors même que les réflexes de repli se multiplient. Les chaînes de valeur sont mondiales, mais les peurs sont souvent locales. Les défis climatiques, sanitaires ou technologiques dépassent les frontières, tandis que les réponses politiques tendent parfois à se fragmenter. Face à cette tension, il est essentiel de rappeler que l’ouverture n’est pas une faiblesse. Elle constitue au contraire une stratégie de résilience. Un écosystème qui se referme finit par s’appauvrir. Un écosystème qui échange s’enrichit. Les idées suivent la même logique que les êtres vivants : elles prospèrent lorsqu’elles circulent.
C’est probablement là l’une des leçons les plus importantes de l’innovation. Les percées majeures naissent rarement dans l’isolement. Elles émergent à l’intersection des disciplines, des cultures et des expériences. Elles apparaissent lorsque des personnes qui ne se ressemblent pas découvrent qu’elles partagent une même ambition. Notre responsabilité n’est donc pas seulement d’innover. Elle est de créer les conditions permettant à l’innovation de circuler. De bâtir des ponts plutôt que des murs. D’organiser des rencontres plutôt que des confrontations. De faire émerger des projets communs plutôt que des compétitions stériles.
La Suisse, par son histoire, sa neutralité et sa culture du dialogue, possède une responsabilité particulière dans cette construction. Non pas celle de donner des leçons au monde, mais celle d’offrir un terrain où les différences peuvent se rencontrer et produire quelque chose de nouveau. Car au fond, le progrès n’est jamais l’œuvre d’un acteur solitaire. Il est le résultat d’une intelligence collective capable de transformer la diversité en force et la coopération en avenir. C’est ainsi que nous construisons. Localement. Ensemble. Pour un monde qui, plus que jamais, a besoin de ponts.


