Dans les temps troublés, les stoïciens ne demandaient pas au monde d’être juste. Ils se demandaient seulement ce qui dépendait d’eux. Épictète, ancien esclave devenu maître intérieur, rappelait une vérité simple et radicale : le pouvoir véritable n’est jamais là où l’on croit. Il n’est ni dans le trône, ni dans l’armée, ni dans la fureur des proclamations. Il est dans la capacité à dire non — non à la peur, non à la soumission intérieure, non à la confusion entre force et légitimité.
Les stoïciens vivaient sous des empereurs capricieux, imprévisibles, souvent brutaux dans un monde où dire non au pouvoir pouvait coûter la vie. Ils connaissaient les dominants qui changeaient les règles selon leur humeur, qui confondaient leur volonté avec la loi, et leur intérêt avec le destin du monde. Ils savaient ce que c’est que de vivre sous un pouvoir qui exige l’adhésion plus que le respect, la loyauté plus que la raison.
Les « nouveaux empereurs » d’aujourd’hui ne portent plus de couronnes, mais ils parlent le langage de la domination. Nous les voyons incarner cette figure moderne du prince impulsif, qui transforme la politique en rapport de force permanent, l’alliance en transaction, la vérité en variable. Comme les rois d’autrefois, il gouverne par l’affect, la menace et la mise en scène. Il ne cherche pas l’ordre, mais la soumission. Pas l’équilibre, mais la victoire.
Face à cela, le stoïcisme n’est pas une fuite. C’est une résistance. Les stoïciens ne prenaient pas les armes contre le dominant ; ils refusaient de lui donner ce qu’il réclamait le plus : leur esprit. Ils savaient que le dominant peut confisquer des terres, lever des impôts, exiler des corps, tuer, mais qu’il ne peut rien contre une conscience qui reste droite.
Le monde géopolitique actuel ne ressemble-t-il pas à Rome à la fin de la République : les règles communes s’effritent, les institutions sont contournées, la brutalité redevient un langage acceptable. Les alliances se font et se défont au gré des intérêts immédiats. La loi du plus fort prétend remplacer celle du droit. Et beaucoup se demandent s’il faut céder, s’adapter, ou se taire.
Les stoïciens répondraient : tu dois.
- Tu dois rester fidèle à ce qui dépend de toi.
- Tu dois refuser le mensonge, même s’il est rentable.
- Tu dois défendre la raison, même quand elle est minoritaire.
- Tu dois préserver la dignité, même lorsque le monde s’en moque.
Dire non au dominant, hier comme aujourd’hui, ce n’est pas provoquer ; C’est ne pas se laisser définir par lui. C’est refuser que l’agenda des puissants devienne notre boussole morale. C’est comprendre que la véritable souveraineté commence là où s’arrête la peur. Être stoïcien aujourd’hui, ce n’est pas nier la puissance des nouveaux empereurs. C’est les regarder pour ce qu’ils sont : des événements extérieurs : bruyants, instables, passagers. Ce qui demeure, ce n’est pas leur règne, mais notre capacité à rester justes dans un monde injuste, lucides dans un monde agité, libres dans un monde qui voudrait nous lier.
Soyons stoïciens, soyons les Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle modernes.
Non par nostalgie antique, mais par nécessité contemporaine.


