L’histoire ne progresse pas en ligne droite. Elle hésite, bifurque, se corrige. Elle avance parfois par évolution lente, parfois par rupture brutale. Et entre les deux se joue toujours la même question : que fait-on d’une structure qui ne performe plus ? La fait-on évoluer, ou la remplace-t-on … par une révolution ?
Ce qui se dessine autour des initiatives diplomatiques récentes, tel le conseil pour la paix lancé par Donald Trump, illustre cette tension permanente entre réforme et rupture. Lorsqu’une institution est perçue comme inefficace, affaiblie en impact ou en crédibilité, la tentation est grande de proclamer un recommencement. De décréter que l’ancien monde a échoué, et qu’il faut un nouveau cadre, de nouvelles règles, de nouveaux acteurs.
L’histoire est chargée d’exemples, petits et grands, de personnes, d’organisations, même de civilisations qui, fortes d’une légitimité acquise, ont peu à peu perdu leur influence. Non pas nécessairement par manque de pertinence, mais par manque de dynamisme, par rigidité. Elles ont accumulé des règles au point de devenir dysfonctionnelles. Elles ont confondu stabilité et immobilisme. Elles ont protégé leurs formes au détriment de leur finalité. Et lorsque l’impact s’est érodé, la lassitude s’est installée et elles ont perdu la confiance de leurs membres. À ce moment précis surgit la bifurcation. Faut-il investir de l’énergie dans une mue incertaine, tenter une transformation interne, douloureuse mais nécessaire ? Ou céder à la tentation du « control-alt-delete » : on arrête tout et on recommence ? La révolution séduit parce qu’elle promet la clarté, la vitesse, l’autorité retrouvée. L’évolution exige patience, humilité, capacité d’autocritique.
La nature elle-même nous offre une métaphore éclairante. Les espèces sont constamment mises à l’épreuve de leur environnement. Certaines adaptent leurs traits et survivent ; d’autres disparaissent faute d’ajustement. Mais jamais le vivant ne s’interrompt pour recommencer à zéro : il transforme, il sélectionne, il réorganise. La rupture totale est rare ; la mutation est constante. Les institutions humaines, elles, oscillent entre ces deux logiques. Lorsqu’elles ne perçoivent plus clairement leur mission, lorsqu’elles perdent l’impact qui justifiait leur existence, elles deviennent vulnérables aux projets de substitution. Non parce que ces projets seraient nécessairement supérieurs, mais parce que le vide appelle le remplissage.
Qu’adviendra-t-il des grandes organisations internationales, de l’ONU, d’éventuels conseils alternatifs pour la paix ? Leur avenir dépendra moins des proclamations que de leur capacité à se réinventer. Une institution ne vit pas de son histoire, mais de son utilité présente. Elle ne survit pas par sa légitimité passée, mais par son impact actuel.
Entre évolution et révolution, le choix n’est jamais purement technique. Il est philosophique. Il parle de notre rapport au temps, à la confiance, à la responsabilité. La révolution tranche ; l’évolution assume. La première peut corriger une inertie ; la seconde peut préserver une continuité. Mais aucune ne garantit le « meilleur » si l’impact réel n’est pas au rendez-vous.
Le futur, n’a pas d’état d’âme : il sélectionne. Et il appartient à ceux qui portent ces structures de décider s’ils sont prêts à se remettre en cause et à les transformer de l’intérieur ou risquer qu’elles soient remplacées.


