La courbe d’Ebbinghaus, aussi appelée courbe de l’oubli, met en lumière une réalité aussi simple que dérangeante : nous oublions vite. Très vite. Juste après un apprentissage, une part significative de l’information disparaît, parfois en quelques dizaines de minutes, et encore davantage dans les heures qui suivent. Ce phénomène n’est pas une faiblesse individuelle, mais une constante du fonctionnement humain. La mémoire n’est pas un disque dur ; elle est vivante, sélective, et profondément influencée par l’usage que nous faisons de l’information. Avec le temps, le rythme de l’oubli ralentit. Les souvenirs qui subsistent deviennent plus stables, plus durables. Mais ce qui change véritablement la trajectoire de la courbe, c’est la répétition. Hermann Ebbinghaus a montré que chaque révision, chaque rappel, chaque retour sur une information rend la courbe moins abrupte. La répétition espacée dans le temps transforme une information fragile en connaissance assimilée. Elle ne fait pas qu’empêcher l’oubli : elle consolide, structure et rend l’information mobilisable.
Dans le monde professionnel, cette réalité a des conséquences majeures. La rapidité de l’oubli souligne à quel point une communication ponctuelle, même brillante, est insuffisante. Une réunion marquante, un message stratégique, une vision inspirante peuvent s’évanouir rapidement s’ils ne sont pas réactivés. Maintenir l’engagement des équipes ne relève donc pas seulement de la qualité du message, mais de sa récurrence, de sa mise en perspective et de sa réappropriation dans le temps. C’est ici que les rituels organisationnels prennent toute leur importance. La courbe d’Ebbinghaus rappelle que les organisations efficaces ne se contentent pas d’annoncer : elles répètent, elles incarnent, elles ritualisent. Les rituels réguliers offrent des moments structurés où l’information est rappelée, discutée, ajustée. Ils deviennent des points d’ancrage qui préviennent l’oubli et favorisent l’application concrète des connaissances au quotidien.
Les démarches d’amélioration continue, d’innovation et de transformation s’appuient précisément sur cette logique. Le caractère répétitif de leurs rituels n’est pas une contrainte bureaucratique, mais un levier cognitif puissant. Ces rituels définissent un cadre clair qui réduit les incertitudes, maintiennent le focus sur les objectifs, rappellent les actions à mener et matérialisent l’importance accordée au progrès. Ils créent un espace de communication et de collaboration, permettent d’identifier des opportunités, de résoudre des problèmes, de suivre l’efficacité des actions, d’apprendre des échecs et de célébrer les succès. La répétition, loin d’être une redite stérile, devient alors un outil stratégique. Elle ancre les informations, aligne les équipes et transforme l’intention en action. La maxime « la répétition fixe la notion » résume cette évidence souvent sous-estimée : ce n’est pas ce que l’on dit une fois qui compte, mais ce que l’on rappelle, partage et met en pratique dans la durée.
Ainsi, la courbe d’Ebbinghaus et les rituels organisationnels sont intimement liés. Ils nous rappellent que l’apprentissage, individuel comme collectif, n’est pas un événement, mais un processus. Un processus qui exige de la constance, de la structure et une compréhension fine de notre rapport au temps, à la mémoire et à l’action.


