Editorial: Toute liberté véritable porte en elle une responsabilité. La liberté académique ne fait pas exception.

Editorial: Toute liberté véritable porte en elle une responsabilité. La liberté académique ne fait pas exception.

Nous avons longtemps pensé que la mission première de l’éducation était limitée à transmettre des connaissances. Ce fut vrai lorsque le savoir était rare, difficile d’accès, concentré dans les livres, les institutions et quelques lieux privilégiés. Ce l’est beaucoup moins aujourd’hui. La connaissance est partout, immédiatement accessible, abondante au point de devenir parfois écrasante. Dans ce nouvel environnement, la véritable compétence n’est plus seulement de savoir. Elle est de savoir quoi chercher, quoi questionner, quoi mettre en doute et quoi relier. Autrement dit, l’apprentissage doit replacer le questionnement en son centre. 

Nous avons longtemps pensé que la mission première de l’éducation consistait à transmettre des connaissances. Cela se comprenait lorsque le savoir était rare, difficile d’accès, concentré dans les livres, les institutions et quelques lieux privilégiés. Ce l’est beaucoup moins aujourd’hui. La connaissance est partout, immédiatement accessible, abondante au point de devenir parfois écrasante. Dans cet environnement, la véritable compétence n’est plus seulement de savoir. Elle consiste à savoir quoi chercher, quoi questionner, quoi mettre en doute et quoi relier. Autrement dit, l’apprentissage doit replacer le questionnement en son centre.

C’est d’ailleurs l’une des grandes conquêtes de la liberté académique : avoir créé des espaces dans lesquels il est permis de penser autrement, de contester les évidences, de sortir des chemins balisés et d’explorer ce qui n’a pas encore de nom. Une université digne de ce nom ne devrait jamais seulement apprendre à ses étudiants ce que nous savons déjà. Elle devrait leur apprendre à reconnaître les limites de ce savoir, à formuler les questions que personne ne pose encore et à accepter que l’incertitude ne soit pas un défaut de la connaissance, mais souvent son point de départ. Le progrès naît rarement d’une réponse mieux mémorisée. Il naît d’une question mieux formulée.

Il faut cependant préserver une distinction essentielle. Penser librement ne signifie pas penser selon un programme fixé d’avance. La recherche fondamentale a besoin de détours, de temps et parfois même d’une forme d’inutilité apparente. Une grande partie des découvertes qui ont transformé nos sociétés n’ont pas été faites pour répondre à une application identifiée. C’est précisément parce que certains chercheurs ont eu la liberté de suivre une intuition, une anomalie ou une question sans bénéfice immédiat que de nouveaux horizons ont pu s’ouvrir.

Mais cette absence de destination prédéfinie ne signifie pas absence de responsabilité.

Lorsque cette liberté est rendue possible par un financement public, elle s’inscrit aussi dans une relation avec la société qui la rend possible. Cette relation ne devrait pas être comprise comme une obligation de produire rapidement une entreprise, un brevet ou une technologie. Elle est plus profonde. Elle consiste à contribuer, directement ou indirectement, à accroître notre capacité collective à comprendre, à juger, à décider et, lorsque cela devient possible, à agir.

Une société investit dans la formation et la recherche d’abord parce qu’elle considère la connaissance, la culture et la liberté de penser comme des biens en eux-mêmes. Mais un investissement collectif de cette ampleur porte également une attente légitime : que cette liberté enrichisse, à terme et sous des formes parfois imprévisibles, la société qui la soutient. Cela peut prendre la forme d’une innovation, d’une technologie, d’une entreprise, d’une politique publique, mais aussi d’une meilleure compréhension d’un phénomène, d’un langage nouveau pour penser un problème, ou simplement d’une capacité accrue à résister aux idées trop simples.

Le savoir n’a donc pas besoin d’être utile pour être précieux. Mais il acquiert une force supplémentaire lorsqu’il devient partageable, transmissible et fécond pour d’autres. La recherche n’a pas à justifier chaque détour par une application future. En revanche, elle ne devrait jamais perdre de vue qu’elle participe à une œuvre collective : élargir le champ de ce que nous sommes capables de comprendre et, parfois, de transformer.

C’est probablement là que se joue aujourd’hui une part essentielle de notre souveraineté intellectuelle. Non pas dans le fait de tout savoir, ni même dans celui de tout produire, mais dans la capacité de poser les bonnes questions, de développer les compétences pour les explorer et de créer les conditions permettant aux réponses d’avoir, lorsqu’elles le peuvent, une traduction dans le réel.

Cette capacité sera aussi déterminante pour notre compétitivité. Les pays ne se distingueront plus seulement par la quantité de connaissances qu’ils produisent, car celles-ci circulent désormais à une vitesse extraordinaire. Ils se distingueront aussi par leur capacité à identifier avant les autres les questions importantes, à mobiliser autour d’elles les bonnes compétences, puis à transformer certaines des réponses obtenues en solutions concrètes. Mais il serait dangereux de réduire la valeur de la recherche à cette seule dimension. Une société compétitive est aussi une société capable de financer ce dont elle ne connaît pas encore l’utilité.

Nous devons donc apprendre moins à remplir les esprits qu’à les mettre en mouvement. Enseigner la curiosité, le doute méthodique, la confrontation des idées, l’art de reformuler un problème. Donner le droit de sortir du cadre sans exiger de connaître d’avance le point d’arrivée. Mais rappeler aussi que cette liberté n’est pas indifférente au monde qui la rend possible.

La connaissance vaut d’abord parce qu’elle nous rend plus libres. Elle devient une force collective lorsqu’elle nous permet aussi de mieux comprendre, de mieux décider et, parfois, de transformer le réel. Une société qui protège la liberté de poser des questions qu’elle n’avait pas prévues se donne peut-être la meilleure chance de trouver les réponses dont elle aura demain besoin.

C’est d’ailleurs l’une des grandes conquêtes de la liberté académique : avoir créé des espaces dans lesquels il est permis de penser autrement, de contester les évidences, de sortir des chemins balisés, d’explorer ce qui n’a pas encore de nom. Une université digne de ce nom ne devrait jamais seulement apprendre à ses étudiants ce que nous savons déjà. Elle devrait leur apprendre à reconnaître les limites de ce savoir, à formuler les questions que personne ne pose encore et à accepter que l’incertitude ne soit pas un défaut de la connaissance, mais souvent son point de départ. Le progrès naît rarement d’une réponse mieux mémorisée. Il naît d’une question mieux formulée.

Mais la liberté académique ne peut pas devenir une liberté sans destination. Penser librement ne signifie pas penser sans finalité. Et lorsque cette liberté est rendue possible par un financement public, elle s’accompagne à mes yeux d’une responsabilité particulière : celle de contribuer, directement ou indirectement, à apporter des réponses aux défis de la société qui la rend possible. Cela ne signifie pas que toute recherche doive produire immédiatement un produit, une entreprise ou une application. La recherche fondamentale a précisément besoin de temps, de détour et d’incertitude. Mais le financement public ne devrait jamais être considéré comme un simple droit à explorer ; il crée aussi une responsabilité de faire progresser notre capacité collective à comprendre, à décider et, lorsque cela devient possible, à trouver des solutions.

Une société investit dans la formation, dans la recherche et dans ses institutions scientifiques parce qu’elle attend d’elles davantage qu’une accumulation infinie de savoirs. Elle attend une capacité à comprendre le monde, mais aussi à agir sur lui. À transformer la connaissance en innovations, en entreprises, en technologies, en politiques publiques, en nouvelles pratiques. À faire du savoir non pas une collection, mais une force. La véritable souveraineté intellectuelle commence là : non pas dans le fait de tout savoir, mais dans la capacité de comprendre pour transformer cette compréhension en solutions.

C’est probablement là que se joue aujourd’hui une part essentielle de notre compétitivité. Les pays ne se distingueront plus seulement par la quantité de connaissances qu’ils produisent, car celles-ci circulent désormais à une vitesse extraordinaire. Ils se distingueront par leur capacité à poser avant les autres les questions importantes, à mobiliser autour d’elles les bonnes compétences et à transformer les réponses obtenues en solutions concrètes.

Nous devons donc apprendre moins à remplir les esprits qu’à les mettre en mouvement. Enseigner la curiosité, le doute méthodique, la confrontation des idées, l’art de reformuler un problème. Donner le droit de sortir du cadre, mais aussi la responsabilité de produire quelque chose de cette liberté. Car le savoir ne devient réellement précieux que lorsqu’il se transforme en capacité d’action. Et une société qui sait poser de meilleures questions se donne une chance de trouver, avant les autres, de meilleures réponses.

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