Les résultats PISA 2025 placent une nouvelle fois la Suisse au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Nous pourrions nous en satisfaire. Nous aurions tort. Dans un monde où la technologie détermine toujours davantage notre économie, notre souveraineté et jusqu’aux choix soumis aux citoyens, être « meilleur que la moyenne » ne suffit plus. La vraie question est de savoir si nous formons assez de jeunes capables de comprendre le monde qui vient et assez de talents pour contribuer à le construire.
Les résultats PISA 2025 viennent de tomber. À première vue, la Suisse peut se féliciter : avec 501 points en sciences, elle reste marginalement au-dessus de la moyenne de l’OCDE, qui s’établit à 482 points tout comme en mathématiques et en lecture. Mais cette lecture relative masque une réalité plus préoccupante. Un jeune de quinze ans sur cinq en Suisse n’atteint pas le niveau minimal de compétence scientifique : seuls 79 % atteignent au moins le niveau 2. En mathématiques, ils sont 77 %, et en lecture seulement 71 %. Plus inquiétant encore, les performances suisses en mathématiques et en lecture sont aujourd’hui les plus faibles jamais mesurées par PISA dans notre pays.
Ce constat rejoint celui du Baromètre de la relève MINT 2026 publié quelques mois plus tôt par les Académies suisses des sciences sous la conduite de la SATW. Douze ans après sa première édition, l’intérêt pour les mathématiques, l’informatique, les sciences naturelles et la technique n’a pratiquement pas progressé structurellement. Les stéréotypes persistent, les filles continuent notamment à sous-estimer leurs compétences techniques, et les choix d’orientation restent fortement influencés par l’environnement familial et scolaire. L’étude montre pourtant que l’intérêt augmente nettement dès que la science et la technologie deviennent concrètes, lorsqu’elles sont reliées à la santé, à l’environnement, à l’intelligence artificielle ou aux grands défis de société. Deux études très différentes aboutissent ainsi à une même interrogation : pouvons-nous vraiment nous satisfaire d’un système qui fonctionne relativement bien, lorsqu’une part trop importante de notre jeunesse reste en marge de la compréhension scientifique et technologique ?
La question dépasse largement celle de la relève des ingénieurs. La culture scientifique est devenue une compétence citoyenne. Dans une démocratie directe comme la nôtre, nous sommes régulièrement appelés à nous prononcer sur des objets qui comportent une dimension scientifique ou technologique majeure : énergie, climat, santé, données, identité électronique, biotechnologies, infrastructures numériques. Il ne s’agit évidemment pas que tous les citoyens deviennent ingénieurs, médecins ou informaticiens. Il s’agit qu’ils puissent comprendre suffisamment un sujet pour distinguer un fait d’une affirmation, une corrélation d’une causalité, un risque d’un danger, une incertitude d’une ignorance. La science ne dit pas comment voter. Mais elle permet de comprendre ce sur quoi nous votons. Sans ce socle, le débat peut quitter le terrain du raisonnement pour celui de l’intuition, de la peur, de la croyance ou du dogme. Dans un monde où l’intelligence artificielle produit désormais instantanément des arguments, des images, des chiffres et des textes apparemment convaincants, cette capacité critique devient encore plus essentielle. L’OCDE définit d’ailleurs désormais la littératie scientifique comme la capacité à participer de manière informée aux discussions concernant la science, la durabilité et la technologie.
Mais PISA révèle un deuxième enjeu, plus directement lié à notre compétitivité. Nous avons tendance à nous comparer à la moyenne de l’OCDE. Nous devrions aussi regarder devant nous. En sciences, la Suisse obtient 501 points. Singapour en obtient 560, le Japon 538, Taïwan 540, la Corée 526. Les quatre régions chinoises évaluées ensemble par PISA, Pékin, Shanghai, Jiangsu et Zhejiang, atteignent 597 points. La comparaison doit être maniée avec prudence : ces quatre régions ne représentent pas toute la Chine. Mais la concentration des systèmes asiatiques parmi les meilleurs résultats ne peut être ignorée. En mathématiques, le signal est encore plus spectaculaire : 15 % des jeunes Suisses atteignent les niveaux les plus élevés, contre 37 % à Singapour, 32 % à Taïwan et 54 % dans les quatre régions chinoises participantes.
Cette différence prend une autre dimension lorsqu’on la combine à la démographie. La Suisse est petite. Elle le restera. Selon les catégories retenues par l’OFS, nos hautes écoles délivrent de l’ordre de 11’500 premiers titres MINT par année, dont un peu plus de 5’000 directement dans les domaines de la technique, de l’IT et des sciences techniques. En Chine, le ministère de l’Éducation recensait déjà en 2022 1,566 million de diplômés de bachelor en ingénierie dans les établissements d’enseignement supérieur ordinaires. Les définitions ne sont pas strictement identiques et il serait faux de transformer ces chiffres en comparaison académique directe. Mais l’ordre de grandeur dit quelque chose que nous aurions tort de négliger : nous ne jouerons jamais le jeu de la masse.
Pendant longtemps, cette masse était partiellement compensée par d’autres différences. Les meilleurs chercheurs et ingénieurs suisses disposaient d’infrastructures exceptionnelles, d’un accès privilégié aux technologies, de réseaux internationaux, d’institutions stables et d’un environnement industriel particulièrement performant. Ces avantages existent toujours, mais ils ne nous appartiennent plus exclusivement. Les laboratoires de Shanghai, Shenzhen, Séoul, Singapour ou Tokyo disposent aujourd’hui d’équipements comparables aux meilleurs laboratoires occidentaux, parfois de moyens supérieurs, et travaillent à une vitesse remarquable. La qualité de l’environnement scientifique asiatique n’est plus le facteur limitant qu’elle pouvait encore être il y a quelques décennies.
Il reste alors la puissance du nombre. Et son effet n’est pas uniquement linéaire. Si deux systèmes produisent des talents de qualité comparable mais que l’un dispose d’un vivier cent fois plus grand, il dispose aussi d’un nombre absolu considérablement plus élevé de chercheurs, d’ingénieurs et d’entrepreneurs exceptionnels. Or l’innovation ne se distribue pas uniformément. Un seul talent hors norme peut ouvrir un domaine, inventer une architecture, créer une entreprise ou déplacer une frontière technologique. Le nombre multiplie donc non seulement les bras et les cerveaux disponibles, mais aussi les chances de voir émerger des génies qui peuvent changer une industrie du fait que leur contribution est disproportionnée par rapport à leur nombre.
C’est précisément pourquoi la Suisse ne peut pas accepter de laisser une partie de son potentiel sur le bord du chemin. PISA montre qu’en sciences, l’écart entre le quart des élèves les plus favorisés et le quart des plus défavorisés atteint 99 points, davantage que la moyenne de l’OCDE. L’origine sociale reste donc fortement associée aux performances. Les facteurs linguistiques se combinent également aux parcours migratoires et socio-économiques, sans que l’immigration puisse être considérée en elle-même comme une explication de la performance scolaire. Pour un grand pays, perdre une partie des talents potentiels est déjà regrettable. Pour un pays de neuf millions d’habitants confronté à des concurrents qui disposent de centaines de millions de jeunes, c’est une erreur stratégique.
Nous devons donc changer notre regard sur la promotion MINT. Elle ne peut plus être seulement une politique destinée à fournir davantage d’ingénieurs à l’industrie. Elle doit répondre à deux responsabilités simultanées. Donner à chaque jeune le socle scientifique nécessaire pour comprendre le monde technologique dans lequel il vivra, travaillera et votera. Et permettre au plus grand nombre possible de talents de pousser beaucoup plus loin cette compréhension afin de devenir les scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs dont dépendra notre capacité à rester à la frontière technologique.
La Suisse ne gagnera jamais par la masse. Elle peut en revanche gagner par la qualité, la densité, l’ouverture et l’utilisation exceptionnelle de chaque talent dont elle dispose. Cela suppose de commencer tôt, de rendre les sciences tangibles, de mieux accompagner les enseignants, de combattre les stéréotypes qui détournent encore trop de jeunes (et particulièrement trop de jeunes femmes) des disciplines techniques, et de continuer à attirer les meilleurs talents du monde. Le Baromètre MINT montre que nous savons une partie de ce qui fonctionne. Le problème est désormais de le déployer avec suffisamment de cohérence et d’ambition.
Nous avons longtemps considéré la culture scientifique comme une matière scolaire et les ingénieurs comme une catégorie professionnelle.
Ce temps est révolu.
Dans une économie fondée sur la technologie et une démocratie appelée à décider de son usage, comprendre la science est devenu une condition de liberté ; maîtriser la technologie, une condition de compétitivité.
Et pour un petit pays, chaque intelligence que nous ne développons pas est une intelligence que nous n’aurons pas.


