La Suisse aime se penser comme une terre d’innovation. Et elle a de bonnes raisons de le faire. Elle produit de la science, des brevets, des spin-offs, des startups remarquables. Elle figure régulièrement au sommet des classements internationaux et continue d’abriter des entreprises qui comptent parmi les plus performantes du monde. Mais il existe une question plus simple, presque embarrassante : quelle est la dernière grande entreprise technologique ou industrielle née en Suisse qui soit devenue un véritable champion mondial ?
Si l’on regarde le SMI avec cette question en tête, la réponse est troublante. Nos grands noms sont magnifiques, mais ils appartiennent pour l’essentiel à une autre époque : Nestlé, Roche, Novartis, ABB, Sika, Givaudan, Lonza… Ils témoignent de la formidable capacité qu’a eue la Suisse à faire naître, grandir et durer des entreprises industrielles capables de conquérir le monde. Mais quelle est la dernière pépite réellement sortie de notre sol ? Logitech. Fondée en 1981. Il y a quarante-cinq ans. Depuis, nous avons créé quantité d’entreprises intéressantes, parfois très valorisées, parfois très prospères. Mais dans le registre qui m’intéresse ici, celui de la technologie, de l’industrie, de la production, de l’innovation devenue puissance économique, le renouvellement est étonnamment faible.
Le problème n’est donc pas que nos grandes entreprises soient anciennes. Leur longévité est au contraire une force. Le problème est que nous semblons avoir cessé d’en produire de nouvelles capables de prendre place à leurs côtés. Nous savons transformer une idée en projet, un projet en startup, parfois une startup en belle entreprise. Mais quelque chose se passe ensuite. Lorsque le prototype doit devenir une usine. Lorsque dix collaborateurs doivent devenir mille. Lorsque deux millions doivent devenir deux cents millions. Lorsque l’entreprise doit accepter de perdre, d’essayer, de recommencer, d’investir longtemps avant de devenir incontournable. C’est précisément à ce moment-là que beaucoup de nos histoires changent de nature : vente, déplacement du centre de gravité, absorption par un groupe étranger, ou croissance contenue.
Et pourtant, c’est là que commence la véritable puissance technologique. Une startup invente. Un grand groupe peut continuer à inventer pendant trente ans. Il peut financer des équipes, des infrastructures, des chaînes de production, accepter plusieurs échecs avant un succès, protéger des compétences et créer autour de lui tout un écosystème. Les États-Unis n’ont pas simplement créé davantage de startups. Ils ont produit une génération de startups devenues des géants : Microsoft, NVIDIA, Amazon, Google, Tesla. Le passage de l’un à l’autre est probablement plus important que le nombre d’entreprises créées à l’origine.
La Suisse a longtemps été construite sur une conviction implicite : nous devions être technologiquement en avance parce que nous étions petits, chers et sans ressources naturelles importantes. Cette avance n’était pas un luxe. Elle était une condition d’existence. Aujourd’hui encore, nous célébrons volontiers notre capacité à innover, mais nous devrions peut-être changer d’indicateur. Non plus seulement compter les startups, les brevets ou les levées de fonds, mais nous demander combien d’entreprises nouvelles deviennent suffisamment fortes pour structurer une industrie, investir massivement dans la prochaine génération de technologies et conserver en Suisse leurs compétences, leurs décisions et leur valeur.
Il ne s’agit pas de fabriquer artificiellement un nouveau Logitech. Il s’agit de recréer les conditions qui permettent à une entreprise de devenir grande sans qu’on lui explique trop tôt qu’elle devrait être vendue. De lui donner accès au capital, aux talents, aux marchés, aux infrastructures et surtout au temps. Car grandir prend du temps. L’innovation aime la vitesse ; l’industrie, elle, exige de la durée.
Peut-être devrions-nous donc poser une question très simple à notre politique d’innovation : quelle entreprise suisse fondée aujourd’hui pourrait entrer dans le SMI en 2045 ?
Et si nous sommes incapables d’en citer une, la question suivante devient inévitable: où sera le prochain Logitech ?


