Chaque jour semble nous faire descendre d’un étage supplémentaire dans les sous-sols de notre propre conscience. Chaque révélation ouvre une nouvelle brèche, chaque scandale dévoile une strate plus sombre. Sexe, pouvoir, argent : les trois idoles d’un monde qui prétend encore parler d’éthique, de progrès, de responsabilité.
Ce ne sont plus des rumeurs lointaines, ni des figures mythologiques tombées de leur piédestal. Ce sont nos contemporains. Nos voisins. Nos interlocuteurs. Des visages familiers. Des dirigeants, des modèles, des autorités morales qui prêchent la vertu pour les autres et vivent, pour eux-mêmes, dans un monde parallèle où les règles semblent suspendues. Là où la réalité dépasse la fiction, et où l’indécence n’est plus une exception mais une habitude dissimulée.
Il est troublant de constater à quel point l’humanité peut produire simultanément des sommets et des abîmes. Elle a enfanté des philosophes, des humanistes, des figures d’une élévation morale admirable. Et dans le même mouvement, elle révèle des pratiques qui semblent issues d’une nuit sans étoiles. On dit que chaque être humain porte en lui une part d’ombre. Mais ce qui se dévoile parfois n’est plus une ombre : c’est une obscurité sidérale.
La question qui hante alors l’esprit est simple et vertigineuse : combien de mondes parallèles coexistent autour de nous, invisibles jusqu’au jour où le silence se rompt ? Combien de systèmes clos, d’arrangements, de complicités tacites prospèrent dans les interstices de notre confiance ? Nous vivons entourés d’apparences. Mais derrière ces façades policées, combien de réalités demeurent enfouies ?
Faut-il parler de crime contre l’humanité ? La formule est lourde, elle appartient au droit international, aux tragédies de masse, aux horreurs historiques. Laissons à la justice le soin de qualifier juridiquement les faits. Mais une autre question demeure : lorsque les valeurs fondamentales sont piétinées, lorsque la dignité humaine est instrumentalisée au service du désir, du pouvoir ou du profit, n’assistons-nous pas, au minimum, à une faillite de l’humanité ?
Et quelle justice, d’ailleurs ? Celle des tribunaux, nécessaire mais lente ? Celle de l’opinion publique, rapide mais souvent brutale ? Celle de l’histoire, qui tranche dans la durée ? Ou celle, plus exigeante, de notre propre conscience collective ? Car au-delà des individus, c’est un système de tolérance, de complaisance, parfois d’admiration aveugle qui vacille. Nous avons accepté que le succès efface les soupçons, que la performance rachète les dérives, que la notoriété protège du doute. Nous avons préféré l’illusion de la grandeur à l’exigence de la probité.
Il serait trop simple de désigner quelques coupables et de se rassurer. La question est plus inconfortable : que dit cette répétition des scandales sur notre époque ? Sur notre hiérarchie des valeurs ? Sur la fascination que nous entretenons pour ceux qui brillent, même lorsque leur lumière éclaire des zones troubles ?
L’humanité n’est pas seulement ce qu’elle proclame, elle est ce qu’elle tolère. Et peut-être que la véritable fracture n’est pas entre le bien et le mal, mais entre la lucidité et le déni.
Crime contre l’humanité ? Les juges trancheront.
Faillite de l’humanité ? Elle se joue déjà, chaque fois que nous acceptons l’inacceptable au nom du prestige, du pouvoir ou de la peur.
Reste une responsabilité : refuser la banalisation. Refuser que l’ombre devienne la norme. Refuser que la nuit soit notre horizon.


