Editorial : le temps du deuil n’est pas celui du jugement

Editorial : le temps du deuil n’est pas celui du jugement

Il est des paroles qui, par leur précipitation, heurtent plus qu’elles n’éclairent. Des paroles qui, au lieu d’apaiser, ajoutent une strate de violence symbolique à une douleur déjà immense. C’est dans ce registre que s’inscrit le trouble suscité par certaines prises de parole publiques intervenant au cœur même du deuil.

Qu’une cheffe de gouvernement convoque la presse pour affirmer, à propos d’un drame survenu hors de ses frontières, que « ce qui s’est passé n’est pas un simple accident », et que cela relèverait de fautes humaines ou d’appétits financiers, interroge profondément. Non sur le fond — car la vérité, la justice, les responsabilités auront à être établies — mais sur le moment, le lieu et la posture. Depuis quand un État, surtout dans un instant de sidération collective, se permet-il d’énoncer un jugement de valeur sur une tragédie qui frappe un autre pays ?

La question n’est pas diplomatique. Elle est plus fondamentale : elle est humaine. Elle touche à ce que l’on doit aux morts, aux blessés, aux survivants, à celles et ceux qui, dans l’urgence, ont fait face à l’inimaginable. Elle touche aussi à ce que l’on doit au temps. Car il y a un temps pour comprendre, un temps pour enquêter, un temps pour juger — et un temps pour se taire, pour compatir, pour laisser la douleur respirer sans l’écraser sous des certitudes prématurées.

L’Italie a également connu ses drames, le pont Morandi à Gênes par exemple. Un symbole d’infrastructure, de modernité, … mais aussi de vulnérabilité. Son effondrement a provoqué une stupéfaction bien au-delà des frontières de l’Italie. Le monde entier a été saisi par l’ampleur de la tragédie, par la brutalité de la rupture, par les vies brisées. La question se pose alors avec une simplicité dérangeante : l’Italie aurait-elle apprécié que le Conseil fédéral suisse, au lendemain, prenne le micro pour aller au-delà de la compassion et formuler publiquement des jugements de valeur ? Pour suggérer des fautes, désigner des responsabilités, pointer des logiques économiques ? On peine à l’imaginer. Non parce que la Suisse serait plus vertueuse, mais parce qu’il existe une retenue tacite, une éthique du moment juste. Parce que le respect du deuil impose une suspension du jugement.

Accuser n’allège jamais la douleur. Cela peut donner l’illusion de la clarté, de la fermeté, de l’autorité morale. Mais en réalité, cela déplace la souffrance, l’amplifie, et parfois blesse injustement ceux qui ont agi avec courage et dévouement face à un désastre qu’ils n’ont ni voulu ni provoqué. Ceux-là mêmes qui resteront à jamais marqués par ce qu’ils ont vu, fait, tenté de réparer.

Pourquoi alors cette parole ?

Il existe une forme de dignité dans le silence, une grandeur dans l’abstention du jugement, une force dans la compassion nue, sans commentaire. Dans les heures qui suivent un drame, l’humanité ne se mesure pas à la rapidité avec laquelle on désigne des coupables, mais à la capacité de reconnaître que la souffrance précède toute explication.

Parler trop tôt, c’est souvent parler à côté. Et parfois, sans le vouloir, parler contre.

1 Comment

  1. Barras Patrice - January 22, 2026

    Bravo et sincères félicitations pour ce libellé plein de sagesse; j’apprécie beaucoup !

    Belle suite

    P. Barras

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