Nous entrons dans un temps où les cartes ne sont plus fiables, où les repères qui structuraient l’ordre du monde se déplacent plus vite que nos certitudes. Le multilatéralisme, tel que nous l’avons connu, se fissure. Non parce qu’il serait en soi obsolète, mais parce que ceux qui en bénéficiaient hier n’en respectent plus aujourd’hui les règles. Le monde ne s’organise plus autour d’un jeu partagé, mais autour de rapports de force assumés, parfois brutaux, souvent décomplexés. Dans ce contexte, il ne s’agit pas de renoncer à nos idéaux, mais d’apprendre à naviguer plus agilement. L’agilité n’est pas l’opportunisme ; elle est une forme de lucidité. Elle suppose d’accepter que la fidélité aveugle à des règles que d’autres ne respectent plus devient une faiblesse, et que la morale sans puissance finit toujours par se dissoudre dans l’impuissance.
Penser à nous d’abord est devenu une nécessité. Non par égoïsme, mais par pragmatisme. Penser à nous, c’est reconnaître que notre capacité à contribuer au monde dépend d’abord de notre solidité interne. Il n’y a pas d’ouverture durable sans base stable, pas de générosité stratégique sans capacité de protection. Vouloir rester exemplaires dans un monde qui ne joue plus selon les mêmes règles revient à s’exposer à être les derniers à respecter un contrat déjà rompu. Nous ne pouvons plus faire comme si tous nos partenaires étaient également fiables, ni comme si les engagements d’hier garantissaient les comportements de demain. Le monde des grandes puissances est de retour, avec sa tentation permanente de se partager le globe, de redéfinir les frontières, d’encercler, d’intimider, d’imposer. La loi du plus fort revient là où nous avions cru installer durablement celle du droit. Et le véritable danger serait que nous soyons le dernier espace à appliquer des règles que les autres ont cessé d’honorer.
Face à cela, le repli serait une erreur, mais la naïveté serait une faute. Il nous faut revenir aux fondements profonds de ce qui a fait la force de la Suisse – et plus largement de l’Europe : une capacité unique d’intégration, une ouverture réelle, mais choisie, et un engagement constant en faveur du multilatéralisme. Non pas un multilatéralisme incantatoire, mais un multilatéralisme efficace, capable de produire des équilibres réels et de résister à la brutalité. Ce n’est pas à l’étranger de définir notre politique étrangère. Ce n’est pas à d’autres puissances d’imposer nos priorités, nos dépendances ou nos renoncements. Et ce n’est certainement pas à des algorithmes, à des régimes autoritaires ou à des intérêts économiques extérieurs de redessiner nos valeurs. Car le jour où nous cessons de les définir nous-mêmes, nous ne perdons pas seulement de l’influence : nous perdons notre raison d’être.
Refuser toute vassalisation comme refuser impuissance et résignations relèvent d’un même combat. Il s’agit de promouvoir une logique d’interaction au service de la paix, de la stabilité et de la coopération. Un état qui protège ses intérêts économiques, investit dans l’innovation, défend son modèle démocratique et sécurise ses chaînes de valeur. Un état qui régule sans étouffer, qui développe sans se fermer, qui coopère sans se dissoudre.
Le monde se fragmente. Tout doit être fait pour éviter que cette fragmentation devienne irréversible. Transformer les espaces de coopération en clubs d’exclusion serait le scénario du pire. L’enjeu n’est pas de construire des blocs contre d’autres blocs, mais d’empêcher que la loi du plus fort ne devienne la seule grammaire des relations internationales. Dans un monde qui se dérègle, la responsabilité n’est pas de s’accrocher aux ruines de l’ancien ordre, mais de reconstruire des formes nouvelles de souveraineté, de coopération et de postionnement. Rester fidèles à nos valeurs ne signifie pas rester immobiles. Cela signifie, au contraire, avoir le courage de les défendre activement, lucidement, et parfois durement, pour qu’elles continuent d’exister.


