En ce début d’année, temps des bilans et des résolutions, une question revient avec insistance: sommes-nous réellement prêts au changement ? Nous l’appelons de nos vœux, nous le redoutons dans les faits, et nous passons souvent plus de temps à tenter de le contenir qu’à l’habiter pleinement.
Le changement est pourtant la seule constante de notre existence. Tout se transforme : les idées, les corps, les relations, les équilibres économiques, sociaux, technologiques. Et malgré cela, nous persistons à chercher la stabilité comme si elle se trouvait dans l’immobilité. Comme si “tenir” signifiait “ne pas bouger”.
Ursula K. Le Guin nous rappelle avec une clarté presque dérangeante que cette vision est une illusion. La vie, écrit-elle, n’est pas un état, mais un processus. Il n’y a pas de point fixe auquel s’accrocher durablement. Rien ne reste identique d’un moment à l’autre, et vouloir figer le mouvement revient à s’opposer à la nature même du vivant.
Ce qui nourrit notre résistance au changement n’est pas l’ignorance, mais la peur. La peur de perdre l’équilibre, de ne plus reconnaître le monde, ou de ne plus nous reconnaître nous-mêmes. Intellectuellement, nous savons que tout change. Émotionnellement, nous refusons de l’accepter. Nous cherchons la sécurité dans la répétition, le confort dans l’habitude, alors même que ces refuges cessent souvent de nous servir.
Le Guin met en garde contre cette confusion dangereuse : confondre équilibre et immobilité. Car lorsque les choses cessent de bouger, ce n’est pas l’harmonie qui s’installe, mais l’entropie. L’arrêt du mouvement n’est pas une victoire sur le chaos, c’en est l’aboutissement. La fin de la transformation est aussi la fin de la vie. Être prêt au changement ne signifie donc pas courir après la nouveauté ni renoncer à toute cohérence. C’est accepter que l’équilibre se trouve dans le mouvement lui-même. Dans l’ajustement permanent. Dans la capacité à se transformer sans se dissoudre. À évoluer sans se trahir.
Le Guin va plus loin : vouloir vivre “en sécurité” est une illusion. Il n’existe pas de vie sans risque, pas de trajectoire parfaitement maîtrisée. Vivre, comme aimer, est un pari. Un engagement sans garantie. Mais c’est précisément dans cette exposition au monde que se trouve la plénitude de l’existence. Refuser le risque, c’est refuser la vie telle qu’elle est.
En ce début d’année, peut-être devrions-nous déplacer nos résolutions. Moins chercher à contrôler l’avenir, et davantage cultiver une disponibilité intérieure. Être prêts à changer non par contrainte, mais par fidélité au vivant. Non par renoncement, mais par lucidité. Apprendre à habiter l’incertitude sans la subir.
Car dans un monde qui se transforme à une vitesse inédite, la véritable sagesse n’est pas de résister au changement, mais d’y prendre part consciemment.
Je vous souhaite une année faite de mouvements justes, de transformations fécondes, et du courage tranquille qu’il faut pour vivre pleinement — sans chercher à retenir le fleuve, mais en apprenant à y nager.
Très belle année à vous.


